Les Os noirs – Agnès Jésupret
Coup de coeur . Littérature françaiseAutrice : Agnès Jésupret
Genre : Littérature française
Nombre de pages : 192
Éditions Liana Lévi (22 août 2024)
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Une rencontre improbable à l’origine du récit
La narratrice rencontre un vieil homme centenaire dont la petite-fille lui a confié une mission : recueillir ses souvenirs. À l’issue d’un entretien, une vieille dame s’approche et lui dit : « Ma vie à moi n’intéresse plus personne. »
La narratrice décide alors de s’intéresser à cette femme. Cette femme, c’est Clara Ignorante, petite-fille de Siciliens qui ont immigré en Tunisie, alors sous protectorat français.
Clara, ou la petite histoire au cœur de la grande
Clara est la fille d’immigrés siciliens partis s’installer en Tunisie pour échapper à la misère. À travers sa voix, c’est toute une fresque familiale et historique qui se déploie.
On découvre la Tunisie des années 1940, territoire complexe où cohabitent (parfois violemment) Tunisiens, colons français, immigrés italiens et soldats allemands, sous protectorat français. Une question traverse tout le texte : qui a le droit d’être là ? Qui appartient à cette terre ? Et à quel prix ?
De la prospérité familiale (lorsque le père de Clara est le seul à posséder une voiture à Grombalia) jusqu’à la chute brutale, inexpliquée, presque absurde, la trajectoire familiale épouse les soubresauts de l’Histoire.
Une narration à deux voix
On sent dans Les Os noirs la marque du métier de l’autrice. Agnès Jésupret, qui se définit comme une « biographe anonyme pour des gens qui le sont tout autant », met son savoir-faire au service du roman.
L’écoute, le tri, les silences, les zones d’ombre : tout cela irrigue la langue même du texte.
Les chapitres alternent entre les souvenirs de Clara (parfois précis, parfois moins) et le travail de reconstitution mené par la narratrice grâce à une recherche documentaire minutieuse. Les deux voix s’entremêlent, se répondent, sans jamais se confondre. Cet écho donne au récit une profondeur et une justesse remarquables.
Mon désir à moi de tout savoir, son désir à elle de tout dire
Entre Clara et la narratrice se noue quelque chose de très fort : le désir de tout dire rencontre le désir de tout comprendre. Il y a chez Clara une urgence à se libérer d’un fardeau, et chez la biographe une forme d’acharnement à « déterrer » cette histoire, quitte à en exhumer aussi les secrets les plus douloureux.
Ce travail obstiné n’est jamais voyeuriste. Il est au contraire guidé par une grande pudeur et un profond respect de la parole confiée.
Les « os noirs » du titre (ceux du père de Clara, exhumés et noircis) deviennent le symbole de ce que l’Histoire laisse dans les corps autant que dans les mémoires. Empoisonnement, vengeance, trahison, malédiction familiale ?
Sans chercher à trancher définitivement, le roman montre combien certains traumatismes traversent les générations et continuent d’agir, longtemps après les faits.
Identité, exil et transmission
En suivant la vie de Clara jusqu’à la décolonisation de la Tunisie, Les Os noirs interroge avec finesse l’identité, le lien à un pays, à une terre, à des racines parfois choisies, parfois subies. Comment se construire quand on appartient à plusieurs mondes sans être pleinement reconnu par aucun ?
Comment transmettre une histoire marquée par la violence, l’exil et les non-dits ?
Raconter la grande Histoire à hauteur d’humain, tenter de se remettre à la place de celles et ceux qui l’ont vécue sans recul ni certitudes : c’est là toute la force de ce roman.
👉 Coup de cœur absolu pour ce premier roman à la fois instructif, profondément humain et émouvant.
Une très belle découverte, faite grâce au Prix des lecteurs Sèvre & Loire, qui rappelle combien certaines histoires, si personne ne les écoute, risquent de disparaître…
Présentation du roman aux Éditions Liana Lévi
A propos de l’autrice : Agnès Jésupret vit à Marseille. Depuis plusieurs années elle met sa plume au service des souvenirs des autres et se définit elle-même comme une «biographe anonyme pour des gens qui le sont tout autant». Les Os noirs est son premier roman.
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